21.12.2009
De "Hopenhaguen" à "Flopenhaguen"
Un militant des Jeunes Verts fait le bilan des 15 jours de négociations du Sommet de Copenhague. De l'espoir à la désillusion finale.
Dans le centre de la capitale danoise les employés municipaux s'empressent de démonter et ranger les grands panneaux "Hopenhagen". Normal, en quelques jours "Hopenhagen" est devenu "Violenthagen" puis "Flopenhagen".
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En arrivant pour la première fois à une COP (Conférence des Parties, comme la COP15 de Copenhague) un observateur se retrouve tout de suite perdu. Des dizaines de réunions, de réceptions, de conférences... et surtout un accès aux réunions plénières très limité. Une fois sur trois on vous répond que l'accès est "interdit aux ONG" (dont font souvent partie les observateurs).
En gros vous comprenez très vite que les décisions se prennent exactement là où vous n'êtes pas.
Dans les "réunions informelles", au cours des discussions derrière des portes fermées, parfois dans les couloirs ou autour d'un verre. C'est donc à vous de ramasser quelques miettes en tendant bien l'oreille à la cafétéria ou en échangeant des infos avec d'autres observateurs, souvent autant paumés que vous. Il est clair que dans un système aussi non-transparent et peu démocratique il est difficile de faire pression sur les Etats qui défendent, en réalité, presque toujours leurs égoïsmes nationaux.
Ceux qui bloquent et ceux qui proposent
Lorsqu'un observateur arrive toutefois à accéder à une "plénière" il s'aperçoit très vite que rien ne s'y passe :
1. Les "grands" pays n'y interviennent presque pas.
2. D'autres pays pratiquent avec joie le blocage permanent (ex: Arabie Saoudite).
3. Certains proposent mais sont trop petits pour être entendus (ex: Tuvalu).
En gros c'est le grand "Climate circus" (cirque climatique) où chacun joue son rôle bien défini par avance. C'est ce système qui est à l'origine de tous les échecs. Une négociation obscure, faite dans le dos des uns, de la majorité, en accord avec quelques autres, de la minorité, ne peut aboutir à un accord ambitieux.
Même quelques groupes formés pour réduire les égoïsmes nationaux n'ont pas vraiment fonctionné : AOSIS (petites îles) s'est désolidarisé de Tuvalu et le G77 s'est divisé sur de nombreux sujets. Dans un tel système, les ONG (pratiquement seuls défenseurs d'un accord juste et ambitieux) n'ont qu'une place très réduite.
Elles peuvent émettre un avis et mettre un peu la pression sur les négociateurs. C'est tout. Quand elles essayent d'aller plus loin pour jouer pleinement leur rôle elles sont écartées, même physiquement virées du lieu des négociations comme lors des derniers jours du Sommet de Copenhague.
«System change, no climate change »
La COP15 à Copenhague a sans doute été le sommet le plus attendu, le plus médiatisé, le plus suivi et le plus plébiscité du siècle et peut-être même de tous les temps. "Le plus grand Sommet depuis Versailles", disait-on. Il serait intéressant de calculer le nombre d'articles, d'émissions TV, de reportages et même de bouquins qui y sont consacrés.
Il serait aussi intéressant de voir combien de millions ont été dépensés en publicité et en marketing (direct et indirect), aussi bien par les organisateurs du Sommet que par quelques entreprises qui en ont profité pour remettre une couche de greenwashing ou pour semer le doute au sein de la population en usant de la bonne vieille théorie du complot.
Il serait surtout intéressant de voir, mais c'est incalculable, le nombre d'heures que les scientifiques, les ONG, quelques politiques et une partie des négociateurs ont passé pour préparer ce Sommet, pour qu'un accord puisse y être trouvé, pour que l'espoir qu'il a suscité ne soit pas vain.
Si l'on fait ces calculs, on comprendra vite pourquoi le vendredi 18 décembre, lors de l'annonce du "non-accord", certains se soient effondrés en larmes et d'autres ont trinqué, sourire à peine caché, à la santé des leaders des grands pays industrialisés.

Le flop du siècle
Dans le système actuel de la Conférence des Parties de l'ONU, en désespoir de cause, la planète est toujours obligée d'espérer un miracle. D'abord on regarde du côté de la Chine, puis de l'UE, puis, enfin, arrivent les sauveurs : Obama et les "super négociateurs" qui vont mettre tout le monde d'accord et aboutir à un résultat génial en un temps chrono. Raté. Ce qui devait être le Sommet du siècle est devenu le flop du siècle.
Quelques jours avant mon départ, un ami me disait : "Je suis jaloux, un jour tu pourrais raconter à tes enfants que toi tu y étais." Sauf que je n'aurais jamais pu penser que je leur parlerais du plus gros échec du siècle dont ils connaîtront, eux, les conséquences.
Et la société civile ?
Aujourd'hui, après l'échec cuisant du sommet de Copenhague, on a plus de doutes que de certitudes et personne n'a la recette magique pour que la prochaine fois (à Bonn ou à Mexico ou on ne sait où...) ça marche.
Toutefois quelques pistes se dégagent. Il est certain qu'il faut changer le processus de la COP. La société civile ne peut plus rester la caution d'un processus dont elle ne fait pas partie et qu'elle n'approuve pas. Pourquoi la société civile ? Car c'est de ce côté là qu'on voit un espoir. Le Sommet de Copenhague a servi à une chose : faire émerger un mouvement mondial pour le climat.
En quelques jours les ONG, les mouvements de jeunesse, les associations locales, les syndicats, les membres du mouvement social et certains partis politiques venant du monde entier, se croisant et se parlant souvent pour la première fois, ont réussi à voir qu'ils étaient tous à Copenhague avec un seul et même objectif : un accord juste, ambitieux et légalement contraignant.
Je répète, ce mouvement mondial ne fait qu'émerger, mais il se construit sur des bases solides et peut se transformer en une force inédite et transnationale, qui ne défend pas les intérêts égoïstes d'un pays ou d'une corporation mais l'intérêt général, celui de la population qu'elle représente.
Nouvelle structure de négociation
Le processus décisionnel de l'ONU doit changer et intégrer ce mouvement naissant. Sinon il n'arrivera à rien. L'ONU doit donc clairement mettre sur la table une "Organisation mondiale de l'écologie" qui réunirait, avec des pouvoirs égaux, les Etats, les ONG, le mouvement social, les syndicats et les entreprises.
C'est le seul système qui pourrait être reconnu comme légitime pour conduire à un accord ambitieux. Enfin, et c'est un constat largement partagé : nos leaders nous conduisent dans une impasse.
De gauche traditionnelle ou un peu rénovée, de droite conservatrice, nationaliste ou libérale... des modérés, des démocrates... aussi brillants et charismatiques qu'ils soient : ces femmes et hommes politiques, chefs d'Etats et de gouvernements, préfèrent les intérêts particuliers à l'intérêt général, le bi-latéralisme au multi-latéralisme, la concurrence plutôt que la coopération, et la puissance plutôt que le compromis.
Avec ce constant certains diront que le XXIe siècle doit inventer une force politique nouvelle capable de rompre avec ces logiques héritées du XIXe siècle. D'autres savent que cette force existe déjà.
Alexis Prokopiev est co-secrétaire des Verts de Montreuil et porte-parole national des Jeunes Verts.
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Photo: Noé Pflieger, Flickr.
13:32 Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : climate change, climat, copenhague
20.12.2009
Un auteur de science-fiction imagine l'après-Copenhague (2/2)
Quelques semaines avant l'ouverture du sommet de Copenhague, nous avions demandé à l'auteur de science-fiction Jean-Marc Ligny d'imaginer le monde 100 ans après la conférence.
Dans ce récit, il nous raconte ce qu'aurait pu être le monde si le sommet de Copenhague avait été un succès...
Retrouvez la version pessimiste de l'histoire ici.
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Les temps changent
(Times are changin’)
Ma chère sœur,
Je trouve enfin le temps de t’écrire après l’énorme branle-bas de combat qu’a été la remise en état du village, suite à la coulée de boue. Tu as dû en entendre parler je pense, sur tel ou tel réseau, même perdue là-bas dans le grand Nord, au fin fond de la taïga. J’espère que ta mission de repeuplement avance bien, d’ailleurs, et que les ours que vous avez réintroduits ne t’ont pas encore mangée!
De mon côté, les pluies incessantes depuis un mois ont fait glisser tout un pan de la colline qui surplombe le village. Son reboisement est encore trop récent, les arbres n’ont pu empêcher la coulée de boue de se former. Mais finalement, il n’y a pas eu trop de dégâts: une semaine à patauger dans la gadoue, et on a dû utiliser l’eau de la rivière pour nettoyer… Heureusement, comme tu le sais, le village est classé "zéro rejet": ainsi on n’a pas eu à filtrer l’eau avant de la rendre aux poissons. Et puis on a reçu pas mal d’aide du voisinage, c’est réconfortant.
Tu te souviens? Les grands-parents nous racontaient qu’il y a cinquante ans avait eu lieu la même catastrophe, assortie d’une crue de la rivière en plus. Le village avait été détruit aux trois quarts, et il y avait eu une centaine de morts. Là, notre maison familiale a juste eu les pieds dans l’eau et sent un peu la vase, mais notre bonne vieille pompe géothermique est en train de tout assécher. Ce qui a le plus souffert, ce sont les turbines hydrauliques dans la rivière, qui fournissent l’électricité du village depuis un bon demi-siècle. La boue les a complètement bloquées. Du coup, en attendant qu’elles soient remises en état, chacun se bricole sa petite source d’énergie: une mini-éolienne sur la terrasse, un vieux catalyseur d’hydrogène qu’on remet en route dans la cave, une nouvelle couche de peinture solaire étalée sur les ardoises… On s’échange des piles et des accus comme on s’échangerait des légumes, c’est marrant!
Évidemment, de vieux grincheux ont fait ressurgir ce sempiternel débat sur l’éolienne au sommet de la colline, tu te rappelles, on en parlait déjà aux assemblées citoyennes quand tu vivais encore ici. Et ça ferait une source d’énergie collective de secours, et on aurait plus de puissance, et on pourrait la revendre au voisinage, etc. Qu’est-ce qu’il en aurait à fiche, le voisinage, de notre électricité? Ils produisent déjà la leur. Pourquoi produire trop? Bref, tant que les turbines ne seront pas définitivement mortes – et elles peuvent durer encore un bon siècle, paraît-il –, ce débat ne sera pas clos.
Quoi qu’il en soit, tout revient tranquillement à la normale: on nettoie, on éponge, on nettoie, on éponge… Tu trouveras toutes les vidéos et 3D de la "catastrophe" au bas de ce courrier. On dit la catastrophe, mais finalement on en rigole, car ça retisse des liens dans le village: on s’entraide, on s’échange de l’énergie, on se fait des veillées au sec chez les uns, des barbecues chez les autres, c’est plutôt sympa!
Ce qui est plus préoccupant en revanche, c’est cette pluie qui n’arrête pas depuis un mois. Non seulement la rivière menace de déborder – malgré la réhabilitation des marais, qu’on poursuit chaque année – mais surtout les récoltes risquent d’en pâtir. Bon, on a encore du stock de l’année passée qui avait été excellente, et certaines régions du Sud nous ont déjà proposé de nous envoyer leurs excédents, on ne risque pas de mourir de faim.
C’est plutôt désolant sur un plan moral: comme si ce fichu climat s’ingéniait à détruire, en quelques tempêtes bien costaudes ou un mois de pluies ou trois mois de sécheresse, tout ce travail de fourmi qu’on effectue patiemment, petit bout par petit bout, année après année, pour réparer les incurables conneries de nos ancêtres. Je sais que c’est une bête superstition que de prêter une conscience à la planète, mais j’ai quand même l’impression, quand le temps se détraque ainsi, qu’elle est en train de nous dire: "Ah, vous m’avez bousillée en moins de deux siècles? Eh bien vous allez en chier maintenant. Le calvaire ne fait que commencer, et il sera long!"
Enfin, ne nous plaignons pas trop, ma chère sœur, car Dame Nature nous procure aussi des joies nouvelles: ainsi, comme tu me l’as raconté, quand vous avez lâché le premier couple d’ours dans la taïga, lorsqu’ils se sont peu à peu rendu compte que toute cette immensité était pour eux… Ou quand tu as vu cette famille d’élans au fond d’un bois enneigé… Ou, de mon côté, quand j’ai découvert au printemps dernier des abeilles qui butinaient les fleurs de mon jardin!
Sais-tu que j’ai une ruche maintenant? J’ignore d’où elles sont venues, mais elles restent là et semblent s’y plaire. Maintenant, il faut que je trouve quelqu’un qui sache encore récolter le miel… Et tu te souviens de la première fois où on a entendu des grenouilles dans le marais? On ne savait pas ce que c’était, et c’est Papy Léo qui nous l’a expliqué, lui en avait entendu quand il était gosse… Et on a fini par les voir! Qu’est-ce qu’on a ri de les voir sauter! Enfin, c’est à ces petits détails-là que l’on constate que nos efforts n’ont pas été vains, durant toutes ces années, et qu’il faut continuer, encore et encore, malgré les tempêtes, les coulées de boue, les froids polaires et les canicules écrasantes, les sécheresses et les inondations, continuer coûte que coûte à réparer les incommensurables conneries de nos ancêtres, et passer le flambeau aux générations suivantes, car telle est notre mission en cette vallée de larmes – bien ensoleillée tout de même, et si agréable quand les oiseaux y chantent.
Alors bon courage, ma chère sœur. Chaque arbre planté, chaque ours en liberté, chaque bouche nourrie des dons de la terre est un pas de plus vers le bonheur – même si on l’atteint dans un millier d’années.
Ou jamais.
Je t’embrasse,
Ton frère qui ne t’oublie pas
© Jean-Marc Ligny 2009
16:00 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : sommet de copenhague
Un auteur de science-fiction imagine l'après-Copenhague (1/2)
Quelques semaines avant l'ouverture du sommet de Copenhague, nous avions demandé à l'auteur de science-fiction Jean-Marc Ligny d'imaginer le monde 100 ans après la conférence.
Dans ce récit, il nous livre les conditions de vie désastreuses d'un homme errant dans des terres arides, un siècle après l'échec du sommet.
Retrouvez à 16 heures son récit miroir: 100 ans après un succès de Copenhague...
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Comme d’habitude
(Business as usual)
Ma chère sœur,
Je t’écris sans savoir si cette lettre te parviendra un jour, ni de quelle manière. J’ai déniché ce bout de calepin et ce crayon dans un village en ruines où nous sommes provisoirement installés, mon pote Bob et moi. Probablement détruit par un quelconque cyclone, vu l’état des baraques. Il est désert: les Mangemorts ont dû ratisser les décombres et achever les derniers survivants. Mais ils n’ont pas embarqué ce calepin ni ce crayon: ils n’en ont pas usage. Par chance, les Boutefeux n’ont pas encore incendié le village, ce qui fait que Bob et moi avons pu y grapiller quelques bricoles.
Ce qu’il nous manque le plus, évidemment, c’est la nourriture. Et l’eau. Et des médicaments pour soigner mes plaies et brûlures, et la fièvre de Bob qui s’aggrave, mais ça, il y a longtemps qu’on a fait une croix dessus. Au moins, on a trouvé une cave qui nous sert d’abri, supportable durant la journée quand ça dépasse les 60°C dehors, et presque agréable la nuit, à part les moustiques. Le seul souci, c’est qu’elle est inondée quand il pleut des trombes, mais bon, on parvient ainsi à récolter un peu d’eau propre, disons buvable. Quant à la bouffe… on a fouillé ce qui restait des jardins, on a même gratté la terre pulvérulente, mais rien, les Mangemorts ont tout raflé – ils ne mangent pas que de la chair humaine, ça c’est une légende – ou bien d’autres pillards ou pauvres bougres comme nous… De toute façon, vu la sécheresse persistante, il ne devait pas pousser grand-chose.
Peut-être te demandes-tu de quoi je parle? Est-ce que je n’exagère pas un peu? Qui sont ces Mangemorts et ces Boutefeux? Je pense qu’on ne doit pas bien t’informer, dans ton Enclave du Nord, de ce qui se passe à l’extérieur. Ça vous filerait le bourdon, à vous les Élites, à l’abri dans vos cités sous dômes ou souterraines, d’avoir un aperçu de la vie réelle, n’est-ce pas? De nous voir tous crever à petit feu, et de vous dire que fatalement votre tour viendra, que vos bulles protectrices, vos cavernes étanches, votre technologie ne vous protégeront pas indéfiniment de la furie du monde… Mais je m’égare, ma sœur. J’ai juste un peu de rancune, vois-tu.
Tu crois peut-être que les conditions de vie n’ont guère changé depuis que tu as quitté la maison, séduite par cet Élite et sa belle voiture à hydrogène? Tu grognais que tu en avais trop marre des coupures d’eau et d’électricité, du courrier qui se perdait, des canicules à répétition et des bricolages d’après-tempêtes, "de ce monde où tout part en couille", comme tu disais. Tu voulais devenir chanteuse, ou mannequin, mener une vie normale, comme celle que tu voyais à la télé, avec de l’eau et de l’énergie à volonté, des pelouses vertes, une nourriture abondante et saine, des réseaux, des voitures… Tu croyais que c’était ça la vie normale – pas la débrouille et la précarité, la chaleur et les tempêtes, la disette et les maladies. Mais c’était déjà la vie des Élites. Pour y accéder, il fallait y être né, ou bien introduit. Toi, ma sœur, tu as été bien introduite, si je puis dire. Moi, je n’ai pas eu cette chance.
Eh bien, la vie normale, maintenant, ce n’est même plus ce que tu as connu: plus d’électricité du tout, ni courrier, ni téléphone, ni télé, ni rien. C’est démerde-toi pour survivre. Chasse les rats, bouffe les insectes, fais-toi cuire des orties si t’en trouves. Terre-toi à l’abri le jour, ne sors que la nuit, et reste sur tes gardes. Dispute les flaques d’eau de pluie – quand il pleut – aux hordes de chiens errants. Et fais gaffe, eux aussi sont devenus anthropophages, comme les Mangemorts.
Tu as entendu parler des Mangemorts et des Boutefeux? Ce sont des fous. Bob dit que c’est de savoir qu’on est sans doute la dernière génération – plus d’êtres humains après nous, plus de vie telle qu’on la connaît –, ça leur a fait péter un câble, perdre toute mesure humaine. Ils se rassemblent en hordes comme des bêtes sauvages et bousillent tout ce qui ne l’est pas encore: les Mangemorts pillent et détruisent et mangent les cadavres, les Boutefeux brûlent et incendient, évidemment. Les premiers se déplacent surtout la nuit, les seconds la journée. Ce qui implique une vigilance permanente, s’ils sont repérés dans une région.
À part eux – et les pillards plus ordinaires – il y a bien encore parfois quelques vagues d’immigrants venus du Sud, qui s’abattent comme des nuées de sauterelles sur les villes abandonnées. Comme ils ne trouvent rien, ils s’éparpillent dans la brousse et forment de nouvelles bandes de pillards. Certains tentent de remonter des villages en autarcie, mais ça ne dure jamais bien longtemps: entre les tempêtes, les sécheresses et les pillards… En tout cas, il y en a beaucoup moins qu’avant, quand on vivait encore à la maison et qu’on regardait les Guerres d’Immigration à la télé, les combats féroces aux frontières du Sud et les flots de réfugiés. Maintenant que la Frontière s’est déplacée au Nord, est-ce que tu regardes encore à la télé les flots de réfugiés qui tentent de traverser la mer Baltique, sous le feu des canons? Je suppose que non, ils doivent vous abreuver de spectacles divertissants, tout aussi artificiels que vos vies dans vos Enclaves, pour détourner votre attention des ouragans qui mugissent à l’extérieur. Or un jour, l’un d’eux sera assez puissant pour arracher vos dômes protecteurs, faire sauter vos sas blindés, et vous serez balayés à votre tour, malgré vos richesses et votre technologie.
Voilà, ma chère sœur, c’était un aperçu de mes conditions de vie actuelles. Non pour me faire plaindre, tu l’as compris j’espère, ni pour te supplier de me faire passer au Nord – juste pour que tu saches sur quoi repose ta fragile vie artificielle. Bob m’a tout expliqué: je sais comment cette catastrophe permanente est arrivée. C’est mieux, de mourir en sachant pourquoi, non? Ou peut-être pas. En tout cas, j’espère que cette lettre te parviendra, d’une manière ou d’une autre.
Je t’embrasse (attention aux virus !)
Ton frère oublié
© Jean-Marc Ligny 2009
13:00 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : sommet de copenhague















